ASPECTS ECONOMIQUES DE LA GESTION INTERSECTORIELLE DE L'EAU

Manuel Schiffler, Institut Allemand de Développement

ALLEMAGNE

La demande en eau s'accroît rapidement dans les pays du Sud de la Méditerranée, et l'agriculture est soumise à une pression croissante pour le partage de ses ressources en eau avec les villes. Il est probable que les villes vont entrer en conflit avec les paysans pour l'utilisation des rares ressources. Une gestion intégrée des ressources en eau devient nécessaire afin de garantir les revenus et l'emploi dans l'agriculture tout en économisant l'eau.

Une telle gestion devrait être basée sur l'eau en tant que bien économique et social, critère aujourd'hui reconnu au niveau international. Les marchés intersectoriels de l'eau, qui existent aux Etats-Unis et au Chili, pourraient être expérimentés dans la région méditerranéenne. La vision de l'eau bien public doit être préservée, mais peut être complétée par des droits d'usage de l'eau qui soient transférables, tout en respectant certaines conditions d'usage. Une telle gestion est particulièrement appropriée lorsque les paysans utilisent l'eau souterraine, aménagée par leurs propres moyens. Tous les participants peuvent bénéficier de tels marchés. Les villes peuvent acheter l'eau à un prix moins élevé que celui requis par le dessalement de l'eau de mer ou la construction de canalisations sur de très longues distances. Les paysans peuvent vendre une partie de leurs droits sur l'eau. Une redistribution administrative des droits sur l'eau pourrait être compensée par un capital versé aux paysans en échange de leurs droits. Ce capital peut être investi dans des techniques d'irrigation améliorées. En particulier, les grands périmètres irrigués proches des villes peuvent vendre de l'eau à celles-ci et recevoir en échange plus d'eaux usées traitées. En résumé, dans les prochaines décennies, une allocation intersectorielle de l'eau peut mettre à la disposition des villes des quantités suffisantes d'eau pour satisfaire les demandes- même dans des villes à forte croissance.

Une vision de l'irrigation et du marché agricole dans la région méditerranéenne dans une ou deux décennies pourrait être la suivante: les cultures irriguées dans les pays du Sud de la Méditerranée vont changer dramatiquement en faveur de cultures à fort rendement par unité d'eau sous l'influence des marchés de l'eau. Ce changement va accroître l'interdépendance agricole des pays du Sud de la Méditerranée et de l'Europe. Les céréales viendront de plus en plus des pays d'Europe où les pluies sont abondantes et où l'irrigation n'est pas nécessaire, tandis que fruits et légumes (d'hiver) seront de plus en plus cultivés au Proche Orient et en Afrique du Nord. Une libéralisation progressive et réciproque des importations selon les termes de la OMC et de la Zone de Libre Echange en Méditerranée envisagée à Barcelone va compléter un tel processus basé sur les avantages nationaux comparés au sujet de la production agricole.

L'Allemagne finance des projets dans le secteur de l'eau dans presque tous les pays du Sud de la Méditerranée. Le secteur de l'eau est un domaine prioritaire dans la coopération allemande avec la région. Le Ministère allemand de la Coopération Economique et du Développement a récemment adopté une nouvelle stratégie sectorielle sur la gestion de l'eau en milieu urbain. Le principe important de cette stratégie est que, dans le cas de conflits entre usages agricoles et urbains, ces derniers auront la priorité. La coopération allemande va de plus en plus se concentrer sur l'approvisionnement en eau urbain et l'assainissement, tout en insistant sur les économies d'eau. En agriculture, la réhabilitation et l'usage plus efficace de l'eau sont soulignés. Le développement de nouveaux périmètres irrigués ne sera plus financé. Tous les projets devraient être intégrés dans des schémas directeurs nationaux des ressources en eau, définissant les règles de répartition de l'eau basée sur des principes économiques, dans le but d'atteindre un plus fort rendement économique et social par unité d'eau et de réduire les effets de la rareté de l'eau.