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Les
Documents de travail Atelier RIOB |
LE FLEUVE CHARENTE ET SA
NAPPE D'ACCOMPAGNEMENT
UNE GESTION VOLUMETRIQUE INTERDEPARTEMENTALE
Bruno JEUDI de GRISSAC
Institution interdépartementale pour l'aménagement
du fleuve Charente et de ses affluentsMichel SICARD
Coopérative de gestion de l' eau de la Charente amont
1-INTRODUCTION
Le fleuve Charente prend sa source dans les contreforts du Massif Central et se jette dans l'océan Atlantique. Il constitue, avec les nappes d'eau souterraine qui lui sont intimement liées, une ressource stratégique pour l'activité humaine avec de très importants prélèvements, notamment pour l'irrigation. A son embouchure, il alimente en eau douce le bassin ostréicole de Marennes-Oléron.
Les plus graves déséquilibres entre la ressource et les besoins sur le cours principal du fleuve se situent à l'amont de la ville d'Angoulême. En effet, à l'aval de cette ville, le débit du fleuve est soutenu par un très important réseau karstique (sources de la Touvre). A l'amont, le déficit est chronique et les étiages sévères avec des coupures totales d'écoulement dans les années 1989 ou 1990. Dans ces conditions, les rendements des cultures sont affectés, la vie aquatique mise en péril et le développement touristique impossible.
2-LES ACTEURS
Les crues régulières et handicapantes du fleuve dans sa partie aval ont amené, en 1976, les quatre départements du bassin versant à se regrouper au sein d'un établissement public (l'Institution interdépartementale pour l'Aménagement du Fleuve Charente et de ses affluents qui regroupe la Charente, la Charente Maritime, les Deux-Sèvres et la Vienne).
Outre ces problèmes de crues, des tarissements fréquents dans la partie situé à l'amont d'Angoulême ont amené l'Institution à s'intéresser aussi à la gestion des étiages. Ainsi, en 1988, un premier barrage de soutien d'étiage de 10,5 Mm3 voyait le jour.
Consciente que la création de ressources supplémentaires ne constituait pas une solution en soit, l'Institution s'est volontairement impliquée dans un processus de négociation avec les différents usagers qui a abouti, en 1992, à la signature d'un protocole de gestion des eaux du fleuve. Co-signée par l'Etat, les collectivités et les différents usagers, ce protocole préfigurait déjà les actuels schémas de gestion et d'aménagement des eaux (SAGE).
Malgré ce barrage et d'importants efforts de réduction des prélèvements, qui découlaient de l'application du protocole, un deuxième barrage de 14,5 Mm3 est en cours en construction sous la maîtrise d'ouvrage du Département de la Charente.
La principale condition de sa réalisation a été un engagement de la profession agricole à participer à la gestion de la ressource. Pour ce faire, les agriculteurs irrigants concernés se sont regroupés au sein de la Coopérative pour la Gestion de l'eau de la Charente Amont, première coopérative ayant pour unique objet la gestion de l'eau. Dans le cas présent cette mission de gestion englobe aussi la pose de compteurs volumétriques, le recouvrement des redevances dues au gestionnaire des barrages, le regroupement des demandes individuelles d'autorisation de prélèvement et la formation.
Les autres partenaires de cet engagement contractuel entre les collectivités territoriales et les agriculteurs sont l'Etat, chargé de la police de l'eau, et l'Agence de l'Eau Adour-Garonne, sans l'appuis financier de laquelle rien n'aurait abouti.
3-LA RESSOURCE
Dans la partie amont du bassin de la Charente, les formations alluviales sont quasi inexistantes. Le fleuve s'écoule sur un substratum carbonaté rarement poreux, généralement fissuré et parfois karstifié.
Cet encaissant carbonaté correspond donc à une vaste juxtaposition de réservoirs aquifères sur plus de 4000 Km² alimentés par les précipitations et en partie drainés par le fleuve et ses affluents. Les perméabilités élevées dans ces réservoirs se traduisent par des réponses aux précipitations et des vidanges très rapides.
Dans ce contexte, le débit du fleuve est très dépendant de l'état des ressources souterraines qui, bien qu'abondantes, ont une inertie très faible.
Ainsi, pour un bassin versant topographique de 3750 Km², les débits caractéristiques du fleuve à l'amont d'Angoulême sont les suivants (sur 14 années) :
- débit interannuel moyen : 33 m3/s ;
- débit mensuel moyen sur juillet et août : 4 m3/s ;
- débit inférieur à 2,5 m3/s pendant 60 jours consécutifs au moins une année sur dix, pendant 30 jours au moins une année sur 5 et pendant 20 jours au moins une année sur 2.
L'interdépendance du fleuve et des nappes avec lesquelles il est en relation nécessite, pour une gestion efficace, de prendre en compte l'impact des prélèvements dans les forages sur le débit du fleuve. Il a été ainsi démontré que, sur une période de 90 jours, des forages distants du fleuve de 1,8 Km étaient capables d'influencer son débit (notion de nappe d'accompagnement). Les mêmes règles de gestion sont donc appliquées aux prélèvements au fil de l'eau ou en forage en nappe d'accompagnement.
4-LES BESOINS
Pour la partie du bassin située à l'amont d'Angoulême, les surfaces irriguées à partir du fleuve Charente et de sa nappe d'accompagnement représentent 110 Km². Les sols en culture sont classés en deux grandes catégories :
- les sols superficiels dont la réserve en eau est inférieure à 60 mm. Ils représentent 75% des surfaces ;
- les sols profonds de réserve supérieure à 60 mm qui ne représentent que 25% des surfaces.
En culture du maïs, pratique dominante, les besoins en eau d'irrigation pour une année climatologique moyenne s'élèvent à 290 mm pour les sols superficiels et 230 mm en sols profonds.
Globalement, les besoins agricoles sont estimés à 30 millions de m3 pour une campagne de 90 jours environ soit un besoin instantané moyen de 3,9 m3 /s avec des pointes pouvant atteindre 5,4 m3 /s (3ème décade de juillet).
Les capacités de prélèvement instantané sont au moins du double.
Ces valeurs sont à rapprocher du débit moyen naturel du
fleuve de
4 m3 /s pour les mois de juillet et août.
5-LA GESTION
En premier lieu, il convient de noter que la gestion mise en oeuvre s'affranchit des limites administratives et s'applique ainsi à une entité hydrologique dans son ensemble.
Le protocole de gestion est basé sur l'allocation, pour chaque point de prélèvement, d'un volume maximal à prélever durant la campagne d'irrigation à venir et éventuellement de volumes plafonds pour chaque décade. Ce volume de référence est déterminé en fonction :
- de la surface irriguée ;
- de la nature des cultures ;
- de la réserve en eau des sols.
Lorsqu'elle est mise en oeuvre, la répartition par décade prend en compte les besoins de chaque culture en fonction d'un scénario climatologique moyen. Statistiquement, ces volumes, soit à 230 à 290 mm, permettent de satisfaire les besoins en eau des cultures au mieux 8 années sur 10.
Durant la campagne, en fonction des débits mesurés dans le milieu naturel à la sortie du système (débits naturels influencés par les prélèvements), ces volumes plafonds décadaires peuvent être diminués par application d'un coefficient de réduction (la règle de gestion est jointe en annexe).
En cas de situation grave, une interdiction totale de prélèvement peut être mise en oeuvre.
6-LA REDEVANCE
En contrepartie du soutien d'étiage par les lâchures des barrages, et pour être autorisé à prélever, les irrigants versent une redevance composé de deux parties (valeur 1993) :
- une part fixe d'un montant de 7500 F/Km² de surface irriguée ;
- une part variable en fonction du volume prélevé de 0,0375 F/m3 .
Cette part variable peut être modulée à la baisse en fonction du remplissage des barrages à la fin du printemps.
Enfin, en cas de dépassement des volumes de référence évoqués plus haut, cette part variable est multipliée par dix pour chaque mètre-cube de dépassement, soit 0,375 F/m3 .
7-LES ACTION COMPLEMENTAIRES
Les engagements contractuels de l'Institution et de la profession agricole prévoient bien entendu des mesures complémentaires visant à une meilleure connaissance des ressources et surtout à une utilisation plus rationnelle de l'eau. Pour ce faire, d'importants efforts ont été entrepris pour l'acquisition de données hydrométriques, la compréhension des relations hydrauliques et leur quantification et ce dans le cadre de travaux avec l'université ou de grands organismes de recherche.
Ces travaux ont débouchés sur des modèles mathématiques qui constituent les moteurs d'outils d'aide à la décision adaptés aux différentes préoccupations : à l'échelle du bassin pour le gestionnaire des barrages ou de l'exploitation, voire de la parcelle, pour l'irrigant.
8-CONCLUSION
Jusqu'au début des années 90, le quasi assèchement du fleuve en période estivale amenait le Préfet de la Charente à interdire totalement l'irrigation alors qu'elle était toujours autorisée dans le département de la Vienne. En Charente, le rendement des cultures, et par la même le revenu agricole, s'en trouvait très affecté sans pour autant que soit garantie une protection efficace des milieux aquatiques et des autres usages.
Lassés de ces solutions d'urgence peu constructives, collectivités locales et agriculteurs ont travaillé à l'élaboration d'une politique interdépartementale garantissant à moyen et long terme la protection des ressources en eau et des activités qui en dépendent.
En contrepartie des efforts financiers consentis par les collectivités, les agriculteurs se sont engagés à accompagner cet effort par le versement d'une redevance, même si la totalité de leurs besoins n'est pas garantie chaque année, et ce dans la plus grande transparence quant aux volumes prélevés dans le milieu.
Dans un tel processus de gestion partenariale, qui définit clairement les responsabilités de chaque acteur et les impacts socio-économiques de chaque décision, les conflits d'usage sont réglés en interne dans la plupart des cas. L'intervention des services chargés de la police de l'eau ne sont plus subits comme une fatalité mais bien souvent clairement demandés.

LA REGLE DE GESTION
Le volume de référence ou maximum prélevable pour une période donnée peut être diminué par un coefficient de réduction en fonction des débits observés sur le fleuve. Ces restrictions sont les suivantes (les valeurs sont celles qui seront appliquées lors de la mise en eau du barrage en construction) :
- débit du fleuve supérieur à 5,3 m3/s : pas de restriction ;
- débit compris entre 4,5 et 5,3 m3/s : réduction de 15% ;
- débit compris entre 3,8 et 4,5 m3/s : réduction de 30% ;
- débit compris entre 2,5 et 3,8 m3/s : réduction de 50% ;
Les lâchures des barrages de soutien d'étiage débutent dès que le débit du fleuve est inférieur à 8 m3/s.
Le graphique suivant présente les différentes possibilités d'apports pour une parcelle en maïs sur un sol de réserve inférieure à 60 mm pour laquelle le volume de référence correspond à un apport de 2900 mm.
